Une idée folle par Valérie Marco

Jeudi 11 septembre 2014  – Direct Matin Montpellier Plus

Au moins Emmanuel et Marianne auront-ils épargné à leur petite Éliane 12 ans au compteur, une bonne dizaine de rentrées chargées de ces sanglots longs et communicatifs, auxquels les parents eux-mêmes n’échappent pas, une fois l’enfant ‘déposé’, la mort dans l’âme. « L’instruction en famille a commencé dès la maternelle. Notre fille n’y est donc pas allée, mais au regard de la loi, c’était à partir de ses six ans, âge auquel l’instruction est obligatoire, commence Marianne. Un choix qui est venu de nous trois ».

Dans cette famille, on a fait le choix du unschooling, plus radical que le homeschooling, ce dernier s’apparentant davantage à un cours particulier. On part du fait que l’enfant a les capacités de s’instruire seul, qu’il sait ce dont il a besoin. On peut y déceler une négation, un rejet de l’école et de toute forme d’enseignement suivant les normes en vigueur. Pas sûr.
Éliane apprendra partout, au gré de ses expériences. Ici, c’est d’abord un état d’esprit, « une autre façon d’aborder l’instruction. Il nous semble clair que l’État utilise son rôle de protection et d’éducation pour uniformiser la population. Et cela leur apparaît très dommageable. Faire de ce petit monde malléable, le creuset de la pensée unique, c’est même révoltant ».

LES MATHS GRÂCE À L’ARGENT DE POCHE

Placée au cœur de son apprentissage, la petite appréhende le monde comme elle l’entend. « Il n’y avait pas de leçons au sens propre, par exemple, elle a appris à compter avec l’argent de poche, se questionnant, posant des questions ». La petite entreprise éducative ne connaît plus la crise, on prend plaisir à découvrir un monde riche d’enseignements, dans une approche positive. « Pour la lecture, elle a commencé à s’y intéresser à 9 ans. Elle regardait les panneaux, nous demandait ce qu’ils voulaient dire ».
La soif d’apprendre grandissant avec elle, « son père l’a aidée par une leçon du soir ». Une journée type démarre par le jeu, puis écouter une histoire, l’inventer, accueillir ou aller chez une amie, voir des films et des documentaires (merci C’est pas sorcier !), construire des objets, des bijoux, dessiner… Un vrai TAP à temps plein tant il est clair que Marianne ne tient pas à devenir « la maîtresse d’école de son enfant ». Mais elle se souvient si bien du plaisir qu’elle avait ressenti d’étudier en fac, en DEA. De ce qu’elle retire de ses lectures des Libres enfants de Summerhill, ou d’Une société sans école. Elle se souvient moins par contre de ce qui reste du socle commun qu’enfant, elle a aussi ingurgité. « Je me suis dit qu’elle pouvait retenir les notions qui lui plaisent, comme moi finalement, mais avec plus de plaisir et de liberté en le vivant ».
On est à mille lieues de l’abandon éducatif « sous couvert de belles idées ». Guidés plus par leur bon sens que par un idéal, les années se suivent, sans jamais se ressembler. L’essentiel de l’apprentissage repose sur des questions auxquelles il faut répondre de manière impromptue. Nul besoin d’avoir fait l’IUFM, « dictionnaire et internet sont précieux ». Plus motivé que savant, « être un parent curieux et aidant est bien plus efficace qu’un donneur de leçon qui se pose en juge ». C’est dit. Mais le temps aussi, fait bien quelque chose à l’affaire. Si Marianne exerce une activité professionnelle à temps réduit, qu’elle ne souhaite pas dévoiler, « je trouve énervant toutes ces références de profession qui permettent de classer les gens », Emmanuel -osons lui coller une étiquette- est un papa à la maison. De sorties-découvertes en lectures, en apprentissage du recyclage par le jeu même, les remises en questions affluent et c’est plutôt bon signe. « Parfois, je me demandais comment guider, si ne pas la pousser plus dans la lecture n’était pas une forme d’abandon. Alors j’ai écrit des histoires, je lui faisais la lecture et à un moment, la lecture l’a intéressée et elle s’est mise à lire très vite ! »


SI C’ÉTAIT À REFAIRE, JE SERAIS ENCORE PLUS CONFIANTE

À 7 ans, à sa demande, Éliane tente l’école. Bof. Retour à la case maison. Plus tard, elle choisit d’entrer en sixième et décide d’y rester, « cela s’est bien passé et elle continue en cinquième à Clémence Royer ». Mais ce qui importe, c’est qu’Eliane conserve le goût de la découverte, « d’être là où elle est, et de faire avec. La donne change, il faut s’adapter aux horaires, aux devoirs, maisc’est son désir, alors elle se lève aisément pour y aller et gère seule ses devoirs ».
Sa sixième passe comme une lettre à la poste, « elle sait qu’elle peut quitter le collège à tout moment si ça ne va pas ». Le parcours pas si solitaire de cette famille est plein de bons souvenirs. « Ce qui continue de me marquer, c’est la relation de confiance, non stressée avec elle », indique son père. Si c’était à refaire pour Marianne, « je serais encore plus confiante ». Un jour enfin, Eliane« m’a lu une histoire ». C’est mieux qu’une mission accomplie, c’est du bonheur… en toutes lettres.